III Avoir 20 ans

30/11/2014 15:56

 

 

Bon, il ne faut pas penser qu’aux filles, je devais me trouver un vrai travail ! Mon père s’y employait. Il était greffier au Palais de Justice de Paris. Il lui arrivait de taper ses référés, à la machine à écrire le matin, pour se rendre au Palais vers les midis. Des voisins accostaient ma mère « Il ne travaille donc pas votre mari ? Il part bien tard ! » Le travail à domicile n’existait pas encore…

Donc au Palais il connaissait un vieux Général qui me fit rentrer au fort de Vincennes, nous étions le 15 juin. Ça ne me déplut immédiatement. Je devenais… Quoi au juste ? Jeune corvéable ? A tout faire et à balayer ? Travailler avec un ivrogne qui cachait des litrons de gros rouge et buvait en cachette ? Rien ne me plaisait là, et la discipline militaire n’était pas pour moi.

Avec un officier sympa, nous avons ouvert des caisses, de costumes et d’armes de militaire, qui venait d’Algérie. L’ouverture de chaque caisse était une découverte. L’officier disait qu’il faudrait faire un musée. Il ne vit jamais le jour. Dommage !

Je ne restai pas longtemps à cause de l’alcoolique. Le 10 juillet, je partais. Je ne me doutais pas que ces dates étaient si importantes, à cet âge on n’y pensait pas. Mais a cheval sur deux trimestres même si je ne travaillai pas plus que trois semaines, ça me donna deux trimestres entiers pour ma retraite.

 

Vite retrouver Françoise, qui n’était plus dans ce foyer pourri.

Elle était femme de chambre dans une maison de repos de Louveciennes, je lui rendis visite un dimanche. Comparé ou elle était avant, c’était le paradis avec un très beau parc verdoyant. Je ne me souviens de rien d’autre, mais elle était plus détendue qu’à Paris.

 

Mais le devoir m’appelait, j’arrivais à l’âge du service militaire. Cela ne me disait rien, trop mal vécu le fort de Vincennes. Le vieux général, pas rancunier que j’ai quitté si vite l’emploi qu’il m’avait trouvé, fit un mot pour me faire réformer. Et me voici partie pour mes trois jours à Blois. La très bonne idée de l’armée, fut de nous convoquer en pleines fêtes, entre Noël et le jour de l’an !

On m’a observé sur toutes les coutures, tout le monde à poil devant l’infirmier. Le plus gênant n’est pas d’être vu tel que le créateur nous a créés, mais les réflexions idiotes des vulgaires sur la taille des zizis de leurs camarades… Ils auraient du mieux se regarder !

On m’a fait des testes intellectuels. Pas compris grand-chose, ils ne m’ont même pas détecté un éventuel QI plus fort que la moyenne. J’ai lu sur mon rapport : « niveau CEP ! » Je pensais être plus haut, grâce à mes lectures !

La nourriture était infecte, et j’avais hâte que ça se termine. J’ai été reformé pour plusieurs raisons, outre la lettre du général, ils m'ont détecté une surdité de l’oreille droite, d’on je n’avais pas conscience, et cette année-là ils reformaient pour pas grand-chose, car nous étions la classe 68, la plus nombreuse du baby bom d’après guerre, il n’y avait pas de place pour tout le monde dans les casernes, comme dans les Universités, une des causes des événements de mai ?

J’étais de retour dans ma famille pour le jour de l’an, d’autres partaient dans le lieu de leur affectation.

Nous voilà en 68. J’avais 20 ans. « La France s’ennuie ! » Disait un commentateur. Elle ne va pas s’ennuyer longtemps !

En attendant Françoise disparaît. Elle m’écrivit qu’elle se trouvait dans un foyer à Marseille ! Que va-t-elle faire si loin ? Je n’ai jamais compris. Mais bloqué par « les événements » elle y resta plus longtemps que prévue. Je m’en veux de ne pas avoir gardé ses lettres.

 

En préambule, je dois expliquer que venant d’une famille chrétienne, je n’ai jamais cru au communiste, ni au lendemain qui chante. Enfant, ma grand-mère nous interdisait de jouer avec les enfants fils de communiste, forcément des voyous ! Mais mes frères et moi, on ne s’occupaient pas trop de l’interdit. « Pif le chien » et ses gadgets ne furent jamais pour nous. En grandissant, très tôt, je lu des articles qui racontaient le quotidien des régimes de l’Est, avec leurs pénuries, et leurs goulags N’était pas pire aveugle que ceux qui refusaient de voir ! De prendre un Mao pour un doux démocrate, et De Gaulle pour un dictateur… Fallait vraiment en tenir une couche !

Jamais je n’aurais eu l’idée d’afficher Che Guevara, dans ma chambre. Bref, je me sentais bien dans mon régime gaulliste, qui n’était pas si mal que ça. La preuve, on baptisera cette période « les trente glorieuse ».

Je fus surpris des événements comme les adultes, car n’étant ni étudiant, ni salarié, j’étais complètement coupé de ma génération.

J’ai suivi cette chienlit sur mon transistor dans ma chambre, car la télé en grève ne marchait pas, et de toute façon aurait été censurée. Ce sont les radios privés, comme Europe1 ou RTL qui relataient les événements… La première révolution que l’on pouvait suivre en directe. La Sorbonne occupée, les barricades, les adultes aux abois. Les jeunes ne leur obéissaient plus. La grève générale, plus de transports, plus de courriers Le mot d’ordre était « dialogué ! » fallait dialoguer avec son voisin, son boucher, son jeune, son vieux… « Il était interdit d’interdire » ; « Sous les pavées la plage ». Il était amusant d’abattre les platanes, de brûler les voitures. Un père brûla la voiture de son fils… « Tu vois comme c’est amusant ! »

A la Porte de Choisy tout était calme, pas une barricade à l’horizon. Avenue d’Italie, un drapeau rouge flottait au-dessus de l’entrée, du Monoprix, bien sûr fermé pour cause de grève. Oui j’eus peur, la démocratie était en danger !

C’est pour cette raison que j’eus envie de me rendre à la grande manifestation en soutien au Général de Gaulle sur les champs Élysées. Mais à pied c’était vraiment trop loin ! Je regrette encore aujourd’hui de ne pas en avoir été. Et après le retour du Général, la révolution, ne devenait plus qu’un chahut d’étudiants.

 

Je passais une partie des vacances à Boissy chez mes grands-parents. Mes parents et mes frères étaient partis dans une location à jean Les Pin, location trop petite. Ils reviendront, ce sera mon tour d’y aller avec un oncle et ma grand-mère maternel. Là j’attendais mon tour chez ma paternelle. Elle avait peur de tout. Un jour je partis me balader à vélo, elle ameuta tout le patelin, car je ne rentrais pas. Ma mère s’en amusa longtemps, car je lui écrivis « que je contrôlais la situation».

Le soir, je retrouvais Denise, voisine de mon âge. Nous nous connaissions depuis toujours. A cinq ans, elle attrapa la polio. Maladie hélas assez courante à cette époque de l’après-guerre par manque d’hygiène. Elle en garda une cheville tordue, qui l’empêchait de courir jouer comme toutes les petites filles de son âge. Elle devint mon amie d’enfance, son calme allait bien avec moi, qui n’aimais pas les jeux violents. J’habillais ses poupées. Nous jouions « au papa et à la maman ». J’appris avec elle « la petite différence ». Nous sommes perdus de vue à l’adolescence. Nous nous retrouvions en début de soirée, car elle travaillait la journée. Elle se pointait devant les fenêtres de notre maison, sur le trottoir d’en face. Elle m’attendait au grand déplaisir de ma grand-mère. « Elle attire les garçons ! » Disait-elle. « Tien voila la catin ! » Rajoutait mon grand-père… Déjà entendu cette chanson quelque part… Cela ne me faisait rien, j’allais vite la rejoindre, et l’entraînait hors de la vue de nos fenêtres. Elle ne boitait plus, la chirurgie, lui avait redressé le pied. Cela me fit bien plaisir ! Nous discutions un moment et restions sages. Un baisé peut-être ? C’était une jolie petite brune, la même silhouette que Françoise. Je me demande aujourd’hui, en écrivant ces lignes, si ce n’est pas pour cette raison que j’aurais flashé… Mon subconscient, m’aurait-il joué un tour ?